LOIN (été 2010)

Il s’agit d’une exposition d’images lumineuses projetées : diaporama, vidéo, cinéma. Leurs auteurs ont des parcours, des intentions, des productions très diverses ; Cependant, ils ont tous en commun d’être parti au-delà des rives de la Méditerranée, parfois très loin. Et tous se sont trouvé face aux autres, les regardant exister, définissant une manière de les filmer, de les photographier. Ils ont ainsi fait des choix, où la beauté des images rencontre la responsabilité de la prise de vue.

Les projections sont simultanées, en boucle. Le dispositif de présentation cherche à préserver au maximum leur intégrité. Mais, de l’une à l’autre, dans le réseau des contrastes et des comparaisons, c’est à une certaine expérience du monde que le spectateur est invité.




Sont présentés :

Qui vive, une vidéo silencieuse et poétique de Marie Alberto Jeanjacques, projetée sur grand écran.

champCONTREchamp , un dispositif associant une vidéoprojection murale et un moniteur TV, en face à face, composé de,"L'instant fatal" et ""Voir ce que tu ne verras jamais"", par Annick Bouleau

Windhoek de Christian Barani, une « urban vidéo » qui fait partie de la série des "dérives", traversées de villes qui en donnent une représentation subjective.

Deux diaporamas des photographies de Guy Aguiraud, prises en Kabylie en 1958, pendant la guerre d’Algérie, quand il était soldat et en 2009, sur les mêmes lieux, lieux de retrouvailles.






FAR (summer 2010)


This is an exhibition of projected pictures : diaporama, video and film. Their authors have their own courses, purposes and diverse productions; yet they share the experience of reaching beyong the Mediterranean, sometimes very far; And all were confronted to the others, watching them exist, in the meantime defining a way of filming, of taking photo. they made choices in which the beauty of the images and the onus of the "takes" become one and the same thing.


Qui vive
7'27, colour (2009) Marie Alberto Jeanjacques shows a vast silent stage, in front of a motionless camera; men come and go, they are waiting for something at night in the Far East. Is it some kind of busstop in a parking lot? The silent movie conveys the poetry of the mysterious choreography.


ChampCONTREchamp
Annick Bouleau brought together a videoprojection on a wall and a monitor on the opposite one.
The first is "VOIR CE QUE TU NE VERRAS JAMAIS", 2003, 53', colour. A solar form expands slowly on the wall...
The second is "L'INSTANT FATAL", 1985,35', black and white. A series of eight close-up of faces filmed in streets or public locations. They are of variable duration. The city (Rome), is not in the frame but the sound track makes it ever present.


Windhoek
32', colour (2005)
Christian Barani went to Windhoek, the capital city of Namibia, to shoot. Without pause, at times by stealth, it shows an utter involvement and manages to capture on camera moments of exchange, of indifference, also refusal or approval. Such drift brings about a subjective portrait of the city, of encounters, of times of raw emotion.


Kabylie
diaporama, 10', (1958)
Retour en Kabylie
diaporama, 9', (2010)
Guy Aguiraud was drafted to Algeria in 1958. Quartered in a village of Kabylie, he photographed people who lived around the military compound. The photos, conveying a sense of grandeur are intense, they reveale his political awareness and his deep interest in these people he was to come into contact in more appeased circumstances in 2009.




LOIN












"Dans l’espace de l’exposition, sombre et sans limite, les écrans affichent des images lumineuses et mouvantes. Les corps, les visages, les formes solaires apparaissent et disparaissent. Entre les plages de silence circule la rumeur des rues de villes lointaines. Ici,tout bouge, irradie, invitant le spectateur à l’expérience sensorielle de la pulsation de la vie, du monde.

Loin, tous sont parti, volontairement ou non (Guy Aguiraud a été « appelé » en Algérie en 1958). Comme des millions d’européens ils voyagent, profitant du rapport inégal nord/sud.
Cependant, dans leurs images, il n’y a pas d’exotisme, de vues touristiques.
Le déplacement a produit l’opportunité de faire autre chose.

Le corps des autres, silhouettes, visages, regards, est considéré ici avec une telle intensité que l’on pense à l’injonction de Merleau- Ponty : « Il faut qu’avec mon corps se réveillent les corps associés, les « autres » qui ne sont pas mes congénères, comme dit la zoologie, mais qui me hante, que je hante, avec qui je hante un seul être actuel, présent, comme jamais animal n’a hanté ceux de son espèce, son territoire ou son milieu. »

Rencontrer l’autre et exister sont donc synonymes et c’est la caméra, ou l’appareil photo, qui est ici l’instrument de cette rencontre, au point de faire corps, parfois, avec celui ou celle qui la tient ; Christian Barani écrit : »hommecaméra ». On reconnaîtra les procédures variées mises en œuvre par chacun. Elles produisent une interaction avec l’entourage : le sujet qui filme/photographie constitue ses objets d’intérêt mais ceux-ci à leur tour modèlent son activité et son être. Des liens se tissent le temps d’une séquence(C. Barani) ou d’une vie(G. Aguiraud)
Ils sont si profonds parcequ’ils mettent en jeu un rapport d’échange et de don.

« Prise de vue » : cinéastes et photographes prennent l’image de qui est devant eux. Ils ont donné leur intérêt, leur regard. En échange, ils reçoivent le don des visages et des corps. L’irruption provoque le refus, l’indifférence – ou l’acceptation : « Reçois-moi, donne-moi, me donnant tu m’obtiendras à nouveau ». Le don de l’image de soi - un acte si profond, si « total » - a lieu parcequ’on se « doit » aux autres, dans la relation humaine la plus fondamentale.

Le temps est ainsi une dimension essentielle. Entre préparation et improvisation, tous s’efforcent à l’ajustement. C’est parcequ’elle a l’intuition des moments »suspendus » que Marie Alberto Jeanjacques capte la chorégraphie des corps en attente. C’est parcequ’elle était là et qu’elle a pris la décision au bon moment qu’Annick Bouleau nous fait voir l’apparition lumineuse. « L’épée du soleil n’existe que parce que je suis là, si je m’en allais…où donc irait finir l’épée ? » (Italo Calvino)

Ces films, ces photographies sont des fonctions. Celles-ci nous permettent de nous accommoder au monde. Leur beauté exprime la sienne. C’est l’expérience de l’œuvre."

F.M.



FAR


In the space of the dark and boundless show screens display moving and bright images. Bodies, faces, solar forms come and go. Between intervals of silence, the noisy rumor of far flung city streets can be heard. Here everything is on the move, radiates, begs the spectator to experience through his senses the pulse of the world.
Far, all have gone, willingly or not (Guy Aguiraud was drafted in Algeria in 1958). As millions of Europeans they travel turning into good account the north/south divide. However in their images no easy exotism, no "sights". The displacement allowed the opportunity for something different.
The body of others, silhouettes, gazes, faces is approached with such consistency that one can says that to meet the other and to exist are synonimous. The cinecamera or the camera is the means by which the encounter happens, to the extent of fusing the other with the one that holds it.
Christian Barani writes "mancamera". The various processes elaborated by each will be acknowledged. They interplay with their environment. The one who films or takes pictures makes up a list of artefacts but they in their turn shape his approach and his being. For the duration of a show (C. Barani) or for a lifetime (G. Aguiraud) links are brought to bear. They are so deep because they spring from a relationship based on exchange and giving.
"Takes" : cineasts and photographers take the image of what lies before them. They have shown their interest, their vision. In exchange they receive the gift of face and bodies. Such irruption can cause refusal, indifference or acceptation. "Accept me, give in return and in giving you will find me anew". The gift of one's own image - which is so deep, so complete - takes place because one can but be to the others, in the most fudamental human relationsship.
Time is thus an essencial dimension. Between preparation and improvisation, everybody endavours to adjust. As she has the intuition of the suspended moments, Marie Alberto Jeanjacques can capture the choreography of bodies in wait. As she happened to be there, Annick Bouleau can make the luminous apparition visible. "The sword of the sun exists only because I am here, should I go...Where would the sword go?"(Italo Calvino)
This films, these photographs are functions. They gives us entitlement to the world and to the world belongs their beauty. This is experience gotten through artwork.
F.M.




ANNICK BOULEAU

ChampCONTREchamp

"Si elles n’ont pas été envisagées pour le dispositif historique de l’exploitation cinématographique (la « salle de cinéma ») les deux œuvres ici présentées sont quand même des films, tournés en son direct, avec un début et une fin, dont le montage, même minimal, contribue à élaborer un récit.
« Voir ce que tu ne verras jamais » et L’instant fatal appellent un spectateur qui se pose, prêt à accueillir ce récit dans la durée d’une séance.
Et pourtant, l’espace de Ventenac a suscité une troisième œuvre relevant, celle-là, de l'installation : Champcontrechamp.
ChampCONTREchamp demande au spectateur de déambuler entre les espaces/temps des deux films. Œuvre virtuelle, pour ainsi dire où, à distance- dans l’espace (Ventenac) et dans le temps (1985-2003), les deux films s’interrogent. » A.B.


L'INSTANT FATAL , 1985, 36', NB.










"VOIR CE QUE TU NE VERRAS JAMAIS", 2003, 53', couleur.









S’appuyant sur son expérience de cinéaste, Annick Bouleau a développé une recherche non conventionnelle en parallèle à une activité de formation, initiale et continue.
En 2000, elle crée le groupe "Ouvrir le cinéma" qui réunira pendant 4 ans des enseignants et des étudiants de toutes disciplines. Le site du même nom s’est développé sur la base des réflexions engagées par le groupe.
Dans son approche, et dans ses films, le cinéma est avant tout un geste, ce qui donne toute son importance au corps, à la présence, à la rencontre. Le cinéma, comme l’art dans son ensemble, appartient au domaine du possible, de l’accident, de la surprise. Le geste de filmer laisse apparaître l’image, qui vient, se révèle : le cinéma à l’état naissant.
C’est plutôt la fonction artistique, et non le statut d’artiste, que ce travail met en évidence.

http://ouvrir.le.cinema.free.fr

Voir, dans la rubrique "Textes et liens amis" le texte d'Annick Bouleau à propos de "l'installation" qu'elle a réalisé à Ventenac.






MARIE ALBERTO-JEANJACQUES

QUI VIVE 2009,7' 27", 16/9,projection HD silencieuse.







« …Les hommes de « QUI VIVE » évoluent dans un espace dépouillé, ils balaient simplement le champ de l’image par de vains déplacements, comme en attente de quelque chose qui ne viendrait pas, ou qui n’est déjà plus. C’est dans cet entre-deux d’un temps suspendu propice à questionner la durée d’une image, la fugacité de sa forme qui se révèle aussi par sa propre disparition, que l’artiste nous installe… » Virginie Lauvergne






Marie Alberto Jeanjacques
Vit et travaille à Montpellier
Expositions (sélection) :
2009 « Incanta », Centre Régional d’Art Contemporain, Sète.
Programmation vidéo, Musée de Sérignan.
2006 Programmation vidéo Marie Magnier, Show off, Paris.
2002 « Suerte », CREDAC, Ivry / Seine.
2000 « Fatale attraction », Espace des calandres, Eragny.






CHRISTIAN BARANI

URBAN VIDEO WINDHOEK, 2005, 32 '.




« URBAN VIDEO est une série de représentations urbaines qui a comme point d'origine le concept de dérive situationniste. Le principe est de partir d'un point de la ville pour atteindre un autre point, mais sans savoir comment y arriver et combien de temps cela va prendre.
La vidéo se construit ainsi, dans l'instant. La dérive met en jeu, met en scène le hasard, l'aléatoire comme principe d'expérience.
Faire l'expérience de la psychogéographie des villes, qui me sont en général inconnues avant ce temps de la marche, est constitutif de la vidéo.
Le corps dans la ville, le corps de l'autre, l'altérité, la rencontre fondent le travail de représentation. Durant cette marche, la caméra est toujours tenue à la main, me permettant d'être immédiatement identifiable, d'être un hommecaméra, d'éviter toute ambiguïté, d'afficher la stratégie de représentation.
Pour être en accord avec cette expérience unique et personnelle du réel, la pratique de l'improvisation est essentielle.
L'improvisation est utilisée comme le moyen d'établir un lien avec l'autre, de mettre les protagonistes sur un même niveau d'égalité. Elle me permet d'entrer dans un état de conscience décalée, de me mettre en danger et donc d'établir un autre rapport à la personne filmée. Cette dernière peut plus facilement trouver sa place, se mettre en jeu plus aisément, car rien n'est prévu, rien n'est préparé.
Il faut un désir commun, une collaboration pour que le plan puisse exister, pour qu'il soit juste. L'improvisation permet de libérer des instants d'impureté, toujours cachés au cinéma pendant la phase de montage mais gardés ici. Le processus peut apparaître par moment dans l'image, dans le plan séquence. Chaque plan séquence n'est jamais tourné deux fois, pour être en accord avec l'expérience du moment, du regard, du réel. La durée du plan est déterminée dans l'instant et le montage s'opère au tournage.
La vidéo se structure au fur et à mesure de cette marche aléatoire. Urban video est une série qui se construit dans le temps. » C.B.










Depuis 1997, les vidéos de Christian Barani questionnent et déconstruisent les codes du documentaire. Il n'est pas question de représentation du réel ni de fiction mais d'expérience. Une expérience personnelle du réel qui recherche l'altérité. Le point de départ de ces voyages est toujours l'intérêt pour une situation politique dans des pays délaissés médiatiquement.
La représentation de l'expérience est le plus souvent générée par la marche, qui provoque un état de conscience décalé et permet la rencontre des corps. Dans cette découverte de l'autre, l'improvisation s'impose, permettant à chacun de trouver sa place dans l'image, de jouer le jeu, de se mettre en scène à l'intérieur du cadre, si la relation avec le sujet s'opère. La représentation de cette expérience prend la forme de plans séquences permettant d'inscrire les formes, la temporalité de la rencontre et de révéler le processus de captation avec parfois ses impuretés. Chaque plan séquence est unique, sans repentir. Cette recherche procure au plan un statut d'acte performatif.
Le temps du tournage permet la constitution d'une matière d'images récoltées sans a priori. La narration se développe sous forme de fragments qui représentent l'expérience et non le réel.
Ces images, organisées lors du montage, pourront prendre différentes formes selon le concept appliqué (vidéos, installations, photographies...). Il n'y a pas de forme a priori.

http://www.christianbarani.free.fr





GUY AGUIRAUD

DIAPORAMA PHOTOGRAPHIES DE KABYLIE 1958
DIAPORAMA PHOTOGRAPHIES DE KABYLIE 2009










« Sihem m’a dit « Ton histoire, c’est une histoire comme on n’en voit que dans les films ».
En 1958, comme beaucoup, j’ai participé à un « voyage organisé » de l’armée française en Algérie. J’avais 24 ans, j’ai passé un peu plus de 5 mois en Grande Kabylie, à une dizaine de kilomètres au sud de Tizi Ouzou, sur les contreforts du Djudjura au milieu d’un village :AGMOUN.
Photographe de formation, j’ai observé ces villageois qui vivaient dans des conditions presque moyenâgeuses, telles que déjà dénoncées par Albert Camus en 1939 dans une série de reportages pour « Alger républicain » intitulée « Misère de la Kabylie ». Je les ai photographiés. De retour en France métropolitaine, je me suis engagé dans l’opposition à la guerre d’Algérie, travaillant pour l’Express, France-Observateur, Témoignage Chrétien…
En 1966, après 3 ans à l’Auto-Journal, j’ai quitté l’activité de photojournalisme pour de la photo très technique.
Enfin retraite et en 1999, une étudiante en histoire traitant de la manifestation des algériens du 17 octobre 1961 me déloge pour me faire ressortir mes archives.
Je n’avais pas oublié deux petites filles kabyles dont je ne connaissais que le prénom : Ouardia et Fazia ; Elles jouaient à côté de nos barbelés, nos armes, de la mitrailleuse menaçante.
Leur sourires étaient pour moi d’immenses flaques de lumière.
Les souvenirs remontaient en moi. J’ai eu envie de retourner dans ce village, de voir comment vivaient ses habitants. Qu’étaient devenues Ouardia et Fazia ? Un lourd rideau masquait ce pays. Il me fallait trouver un point de chute sur place, un accompagnateur kabyle. Il m’a fallu plusieurs années pour y parvenir. Mon projet paraissait débile. Autour de moi, régnait le scepticisme et chacun tentait de me dissuader de faire ce voyage en Kabylie en raison des risques encourus.
Comment imaginer qu’une guerre puisse apporter un rêve aussi fort et aussi fou que de retrouver deux petites filles après plus de cinquante ans ? Qui d’autre qu’un fou peut croire que ce rêve va se réaliser ?
Pourtant, le 15 avril 2009, j’arrivais à Alger où m’attendaient Youcef Khorsi et l’immense sourire de sa femme Sihem. Grâce à eux, j’ai retrouvé Agmoun, village de la commune de Beni Aïssi dans la Wilaya de Tizi Ouzou. J’ai ainsi pu savoir que Ouardia et Fazia étaient cousines, elles s’appelaient Bouakiz. Mariées et grand-mères. L’une a 9 enfants, l’autre 8. Deux jours plus tard, Ouardia étaient là, devant moi, regardant sa photo de 1958. L’inimaginable s’était produit, à la surprise de cette famille, et à la mienne aussi, devant mes images faites 51 ans auparavant.
Puis, le 19 avril, Fazia Driouche retrouvée, incrédule revoyait des images de son enfance.
Dans ces montagnes, j’ai reçu un accueil d’une gentillesse que je ne pouvais imaginer et la veille de mon retour, nous étions rassemblés autour d’un couscous chez Youcef, me mettant à table entre mes « petites filles » de 1958 et leurs maris. Instants d’amitié et d’espoir.
Amitié ininterrompue puisque des messages d’amitié me parviennent fréquemment avec cette phrase : quand reviens-tu ?











J’aimerais faire partager ce que j’ai vécu en 1958 et pendant cette semaine kabyle ; Au contact de cette pauvreté mais de cette richesse de cœur, j’ai admiré le courage de ce pays qui mérite beaucoup mieux que cette réputation que lui font la plupart des français. » G.A.

http://www.guy-aguiraud.odexpo.com



remerciements :

Cette exposition a été rendue possible grâce aux artistes invités, à Christian Lapallu, maire de Ventenac et au conseil municipal, à Madeleine van Doren, Noelle Tissier, Hélène Viale, Dominique Steinbrecher, Aïda Boyadjan, Maya Sachweh, Bernard Pradat, Erik Lasalle.